Paroles du vieux loup

Twanga contemplait la dépouille de son père qui gisait au creux de cette vallée qui avait vu jadis mourir tant et tant de ceux du clan. Les parois rocheuses semblaient s'élever vers les cieux comme pour assurer un premier linceul à celui qui avait fait résonner tout le territoire de ses chants. Il ne respirerait plus l'air des petits matin d'automne, il ne débusquerait plus les habiles rongeurs dont sa famille était si friand. Plus jamais les reflets du soleil d'été ne ferrait luire son épaisse toison ; plus jamais ses solides et massives pattes armées de redoutables griffes ne fouleraient la terre de ses ancêtres.

Douengué, le sage, le chef parmi les chefs avait terminé ses chasses mémorables, ici, près des siens et si proche de son fils, à qui il avait transmis tout son savoir, et l'honneur de la meute et de la race. Twanga, revoyait encore en observant une dernière fois le corps majestueux de son père, ces derniers instant de vie, au petit matin. Comme à chaque lever du soleil, il avait invité son fils, d'un simple regard et d'un simple mouvement de son corps, à le suivre pour saluer la lune et le soleil, la vie et les anciens dieux. Comme chaque jour, ils avaient ensemble hurlé à la vie et à la mort pour inscrire le jour nouveau dans les mémoires de chacun.

Mais ce matin là, Douengué s'était couché au sol, peut après le chant d'offrandes. Son museau avait humé une dernière fois les Quatre vents, son corps s'était agité d'un dernier soubresaut. Twanga se souvenait avec force combien les yeux immenses de son père luisait dans la lueur du matin, et combien ce regard le touchait au plus profond de son être. Alors d'une voix si sereine, malgré la situation, son père lui avait parlé dans la langue que seuls les chefs de clan comprennent. Il lui avait fournit les dernières recommandations au sujet du clan, de sa mère et de ses jeunes frères et sœurs. Il avait parlé pendant un temps qui lui paraissait une éternité, et puis il revoyait comment le vieux chef s'était éteint définitivement pour gagner le territoire de ses ancêtres.

Les derniers paroles de son père étaient restées une énigme pour lui ; il le regardait une dernière fois, se détournait et redressait la tête pour un hurlement dont les collines et les grands arbres se souviendraient longtemps, très longtemps.

Il s'éloignait d'une démarche souple et majestueuse, que cette situation , pourtant si douloureuse n'avait pas affectée. Et puis, brusquement un scintillement l'éblouit, alors il se figea avec fermeté sur ses membres inférieurs. Ses babines frémirent et ses mâchoires s'entrouvrirent, comme pour faire face à une attaque imminente. Le pelage médian de son dos se dressa quand il vit plus clairement la silhouette de cet étrange animal. Celui-ci se tenait debout sur ses membres inférieurs et il dressait haut, ce qui lui sembla être au premier abord une griffe gigantesque. La silhouette se pencha sur la dépouille de son père et brandit avec vigueur et détermination sa grande griffe.

Alors il comprit immédiatement les dernières paroles de son père, et reconnu en cet étrange animal, un homme. L'homme, car il s'agissait à n'en plus douter d'un homme, plongeait la longue griffe dans les entrailles de son père pour en détacher avec respect et détermination la peau. Twanga vit celui, dont son père lui avait parlé, se redresser et se revêtir de la peau de son père ; celle-ci lui recouvrait maintenant le dos et la tête. L'homme s'adressa à lui dans la langue des loups, dans la langue des chefs de clans.
- Peut avant sa mort ton père est venu me voir dans une de mes vision, et il ma montré ce moment. Je suis Armanga le chamane, et je suis ton frère.
Twanga se détendit et compris enfin toutes les histoires que lui contait son père, sur la rencontre d'un animal nouveau qui serait à la fois le frère et l'ennemi des loups. Parmi ces être à la peau sans pelage, certains parleraient comme eux la langue des Anciens.
- Je suis ton frère, moi aussi, répondit-il dans l'ancienne langue ; viens nous avons un long chemin à entreprendre.
Le soleil au même instant brilla de mille feux vers les quatre directions. La longue histoire, des chamanes du clan du loup pouvait commencer.

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